#1 . Le jour où j'ai décidé de faire appel à une coach alors que ma santé mentale était en vrac



Cet article n’était pas facile à écrire : beaucoup de choses à dire qui viennent chatouiller mon sentiment d’injustice et réveiller la colère et la tristesse. Et puis en avançant dans le processus, des choses ont émergé et j’ai finalement décidé de vous partager dans un premier temps mon témoignage vidéo, complété par cet article, sur les 10 premières années où le développement personnel a fait partie de ma vie. Je vous rassure, je vais surtout vous parler de mes dernières découvertes à travers une expérience en particulier : investir dans un coaching haut-de-gamme alors que je souffre de troubles de santé mentale et d’une maladie chronique.


Je vous partage mon vécu tel qu’il a été, et mon analyse actuelle, plus lucide et bienveillante envers moi-même. Ce récit intime est une introduction au prochain article qui traitera du développement personnel sous l’angle du collectif. En termes politiques quoi, mais je sais que ce mot fait peur (écrivez dans votre journal ce que vous évoque le mot politique ^^).


La simplicité du message est rassurante, au début.


J’ai commencé à m’intéresser au développement personnel il y a 10 ans environ, après avoir subi du harcèlement moral au travail. J’avais 31 ou 32 ans. J’avais un peu honte de ce centre d’intérêt (dans ma vidéo, j’explique pourquoi et j’analyse avec le recul aujourd’hui). J’étais en quête de sens, j’avais perdu confiance en moi professionnellement, mon estime de moi-même, et j’avais commencé à développer des angoisses nocturnes.


Au début, toute cette positivité m’a parue reposante, même si je trouvais le discours un peu simpliste et léger (genre si c’était “aussi” simple, pourquoi il y avait encore tant de gens malheureux ? Je proposerai quelques pistes de réponse dans mon prochain article). Et puis pendant un temps où j’allais mieux, j’ai cru que c’était ces préceptes qui fonctionnaient. Avec le recul, je me suis aperçue que c’était surtout grâce à mes nouveaux projets et aux nouvelles rencontres que je faisais. Le socle restait fragile.


Un mal-être qui persiste


Aujourd’hui je réalise qu’un processus de pensée insidieux s’était mis en place ; je n’arrivais plus à prendre de décisions seule. Je ne savais plus qui j’étais. Cette situation angoissante qui bouffait mon énergie m’a amenée à investir une grosse somme d’argent pour bénéficier des services d’une coach à laquelle je faisais appel pour qu’elle m’aide à développer ma société avec mon associée, avec qui je rencontrais des difficultés de tout ordre.


J’étais alors dans le déni de mon état de santé, mes symptômes étaient ceux d’un burn-out et ma maladie chronique s’emballait. C’était quelques mois avant le premier confinement.


Des croyances qui s’installent sans que je m’en rende compte


À cette époque-là, j’étais très intéressée par le coaching et j’échangeais avec beaucoup de personnes de ce milieu. J’ai alors développé une croyance : si j’investis en moi, je vais réussir. Si je me fais accompagner par “une star” du coaching, mon entreprise va décoller.


Alors que j’étais dans une situation financière instable, je me suis engagée dans un coaching individuel “haut-de-gamme”, avec une femme brillante qui faisait un business dans lequel elle associait l’invisible, la magie, l’astrologie.

A ce moment-là, je ne me versais pas de salaire et j’avais arrêté mon job alimentaire quelques mois plus tôt pour me consacrer à 100% à mon projet. Je vivais sur mes économies. Cette somme n’était pas anodine et je l’ai avancé sur mon épargne personnelle pour mon entreprise.


Quand j’ai fait l’appel découverte avec elle en visio (qui était une sorte d’entretien à passer, elle me disait ensuite si elle était ok pour m’accompagner), elle a eu comme un spasme musculaire quand je lui parlais du succès à venir de ma société et elle m’a dit, avec beaucoup d’enthousiasme et de certitude, quelque chose qui ressemblait à : “en tout cas, moi je le sens !” (la réussite prochaine de mon entreprise), comme si son intuition avait parcouru sa colonne vertébrale pour lui confirmer que c’était juste. J’ai trouvé ça génial, toute impressionnée (et au bout de ma vie) que j’étais.


Je suis vulnérable et… manipulable


Aujourd’hui je me rends compte qu’elle a, à ce moment-là, appuyé sur le bouton de ma vulnérabilité. Je n’arrivais plus à prendre aucune décision, elle arrivait à être dans la certitude en quelques secondes grâce à son intuition. C’est ce dont je pensais avoir besoin, moi, à cette époque-là, et c’était exactement ce qu’elle avait, et ce qui me manquait.


Aujourd’hui, j’ai un regard plus critique et… lucide ? sur cette situation. Aurait-elle pu voir (ou tout du moins percevoir) que j’étais dans une forme de détresse psychologique, de fatigue et de stress intense ? Aurait-elle dû voir, en tant qu’accompagnante, que son coaching n’était pas adapté à mon état de santé mentale ? Que j’avais besoin de prendre soin de moi avant de lancer une société et d’investir une telle somme ?


Quand le coaching n’est pas adapté à tes besoins, où est la responsabilité de la coach ?


Aujourd’hui je me dis que, peut-être, si elle avait vu, elle aurait dû me le dire et me suggérer une autre forme d’accompagnement. Et que peut-être même c’était de sa responsabilité, et une question d’éthique et de déontologie, que de me le dire et de m’orienter vers une professionnelle, comme une psychologue par exemple. Mon mal-être était une évidence, quand j’y repense. Et j’ai toujours des traces écrites dans les travaux et les échanges par emails que nous avons réalisés pendant son accompagnement. C’est aussi ce qui m’a permis d’analyser cette expérience avec autant de précision. Et bien sûr, je tenais un journal à l’époque, déjà.


Le coaching s’est déroulé en plusieurs étapes ponctué par plusieurs visios. La première partie était la plus passionnante : il s’agissait de répondre à des questions et de faire des exercices autour de ses talents naturels, écrire sur sa vie rêvée, là où on se voit dans un an, trouver son archétype, écrire son histoire professionnelle. Je me suis éclatée.


Ensuite, il s’agissait de réaliser une étude de marché ; je devais sonder ma cible.


J’étais tellement déçue. Je travaillais sur le sujet depuis 3 ans et j’avais déjà une communauté et des premières clientes, j’avais l’impression de repartir en arrière. Mais j’étais incapable de me confronter à elle, la situation avec mon associée étant particulièrement chaotique à cette époque-là, c’était obsessionnel et difficile à vivre. J’ai fait ce sondage dans lequel j’ai (évidemment ?) pas appris grand chose.


On a aussi lancé un programme bêta gratuit avec une dizaines de participantes de ma communauté d’alors (je tenais un blog zéro déchet minimaliste et j’avais connu quelques succès sympas ! Peut-être même que certaines d’entre vous qui me lisez me connaissent depuis cette époque-là.) Pourquoi ne m’a-t-elle pas suggéré de fixer un tarif libre, par exemple ? J’avais clairement des difficultés à “monétiser” mon activité (dans la continuité de mon blog où tous les contenus étaient disponibles). Je n’ai pas compris, déjà à ce moment-là, pourquoi elle ne m’accompagnait pas sur ce point.


Mais j’étais tellement obnubilée par la situation avec mon associée que ce qui m’intéressais, c’était d’entendre de sa part les mots qui m’aideraient à prendre cette décision. “Oui, il n’y a que ça à faire, sépare-toi d’elle”. Elle ne me l’a jamais dit comme ça, mais il a suffi qu’elle y fasse allusion pour que je prenne ma décision et passe à l’action. Pour moi c’était un pas énorme, et je pensais que ça allait me permettre de continuer mon projet et de réussir à me développer.


Ça n'a pas été le cas.


On a ensuite travaillé sur le positionnement. On a revu la cible en passant du BtoC au BtoB (rien que de l’écrire j’ai des haut-le-cœur), et je voyais avec angoisse le nombre de séances restantes diminuer. On a passé une séance à réfléchir sur le nouveau nom de la société (comme si c’était la priorité en fin de coaching, je me disais. D’autant plus que ça n’a abouti à rien.). Je n’allais pas bien du tout, mais je me suis persuadée que j’étais dans mon flow, que j’avais trouvé ma mission de vie. J’ai même vécu 48h d’euphorie totale. J’étais en fait incapable de la confronter à mes ressentis et frustrations. J’étais très mal à l’aise avec elle, elle m’intimidait beaucoup. Son visage n’était pas très expressif et j’étais persuadée qu’elle se foutait de l’écologie et de mon projet ! (je ne dis pas que c’était le cas, mais j’avais tellement peu d’estime pour moi que je ne pouvais pas imaginer qu’une femme comme elle en est, tout simplement).


La psychophobie intériorisée, et la culpabilité


Il y a une forme de psychophobie que je m’inflige à moi-même, à l’époque ; évidemment je n’en ai pas conscience. Mon dialogue intérieur consiste alors davantage à me dénigrer, à me détester, à me déclarer perdante. Certainement pas à accepter que je vais mal et que j’ai besoin d’aide. Et que je n’ai pas à m’en vouloir ou à culpabiliser. Cette vision de moi-même est provoquée par mon mal-être et par mes conditionnements liés à notre société, psychophobe elle aussi. Le coaching est plus valorisant à raconter en société qu’une psychothérapie. Il faut du courage pour dire qu’on ne va pas bien. Et puis moi je pensais que c’était de ma faute.


Deux choses m’ont questionné, pour ne pas dire chiffonner.


Un jour elle a répondu à une de mes questions, d’un air détaché (pour ne pas dire saoulée) : “ça c’est du registre de la psychologie”. Moi j’ai entendue “faut que tu te fasses soigner”. Ça a été très douloureux à entendre, dans mon interprétation du moment. Mais aujourd’hui je me dis qu’elle avait peut-être perçue que quelque chose n’allait pas. N’aurait-elle pas pu le formuler autrement, plus tôt dans l’accompagnement ? C’était l’avant-dernière séance. Je me sentais paniquée à l’idée de continuer seule. On aurait aussi pu interrompre le coaching quelques mois et reprendre quand j’allais mieux (je ne lui ai pas suggéré l’idée non plus).


Le coaching s’est terminé et 2 ou 3 semaines après, le premier confinement a commencé, elle a pris de mes nouvelles (je pense via un message qu’elle a envoyé à toutes ses clientes car elle rappelait que sa mission première était de nous accompagner et qu’elle était là pour nous aider si on avait besoin). Je lui ai dit : ma maladie, mon impossibilité de travailler à cause des douleurs et du choc de l’annonce de mon syndrome. En me relisant je vois que je lui ai exprimé mon regret de ne pas avoir été au bout avec elle, et de ne pas avoir vu que je n’étais plus en phase avec ce projet. Je vous partage un extrait de sa réponse : “Ce qui compte c’est que tu traverses cette crise d’évolution. N’ai pas de regret concernant le fait de n’avoir pas travaillé ton projet actuel durant notre accompagnement. Ce n’était pas possible à ce moment-là. Et ce sont ces expériences à la suite qui t’ont permis de te rendre compte ce qui est juste pour toi maintenant.”

Aujourd’hui quand je le relis je ne le comprends plus de la même manière. Et son contenu me dérange. Sa réponse a été mots pour mots ce qu’on voit dans les posts “inspirants” dans le développement personnel. “Tout est juste”. Pratique pour ne pas se remettre en question, non ?


Elle n'a plus jamais pris de mes nouvelles.


Une prise de conscience grâce à son accompagnement


Elle m’a néanmoins fait réaliser que j’étais dans “la contraction”. Que je faisais les choses par obligation et non plus par plaisir. Ce qui m’a aidé je pense dans mon processus de prise de conscience car je ne m’en rendais pas du tout compte et c’était… vrai. Je m’oblige, je me force.

Mais là aussi, je me dis qu’elle aurait pu saisir que les origines de cette contraction avait pour cause ma santé mentale en vrac.


Je vous invite à regarder la vidéo : vous pouvez mettre la vitesse “fois deux” si vous manquez de temps. Il vous donnera quelques clefs pour voir le chemin parcouru avant. Et je me lâche davantage, je suis plus spontanée, brute de décoffrage.




Je vous raconterai à une occasion prochaine que tant que je n’avais pas identifié l’aide dont j’avais besoin (que j’ai trouvé il y a quelques mois), j’ai recommencé. Cette fois-là avec une coach holistique en accompagnement groupé. Je voulais devenir une “entrepreneuse éveillée”.


Le prochain article (dans deux semaines) abordera la dimension politique du développement personnel pour apporter une réflexion collective à mon récit intime.


  • Quelles injonctions, voire violences, se cachent derrière la simplicité apparente de la pensée positive ?

  • Les limites de la responsabilité individuelle : “si tu es malheureuse c’est de ta faute”, qui fait une totale abstraction des injustices sociales, raciales, de classe, de genre.

  • Comment le discours dominant du développement personnel exacerbe l’individualisme et détourne de l’engagement collectif.

  • A qui cela profite ?


Hâte de vous lire et d’échanger.

Merci de m’avoir lue.

Émilie