Introspection + déconstruction = rebellion ?

Je reviens sur les bases du soin de soi à l’occasion d’un article sur l’introspection en y apportant un éclairage politique ; prendre soin de soi dans un monde qui veut faire de nous les automates d'un système destructeur est-il un acte de rébellion ?


On va revenir sur sa définition et sa pratique, mais aussi déconstruire cette image narcissique et égoïste qu’on colle à celles* qui osent braver les injonctions sociétales en prenant cette initiative de "regarder à l'intérieur". Image qui peut aussi être associée à une forme de folie ou de faiblesse (coucou la psychophobie). Comme ça dérange ! Dans notre société où nous sommes conditionnées pour produire et consommer, faite d’obligations et de distractions qui nous éloignent de nous-même, prendre soin de sa santé mentale et porter attention à ses propres besoins est un acte subversif, éminemment politique**, en plus d’être, en premier lieu, un acte d’amour de soi.


Let’s dig in, bitches!



Imaginez.


Dès le plus jeune âge, en même temps qu'on nous apprend à lire et à écrire, on nous familiarise avec l'introspection et ses bienfaits pour apprendre à se connaître, à définir quelles sont nos valeurs, à écouter nos émotions, respecter et répondre à nos besoins.


Dans quelle société vivrions-nous ?


Je vous embarque pour un tour d'horizon de ma vision qui allie introspection et déconstruction.




Prendre le temps de procéder à son propre déconditionnement


Il y a, selon moi, deux préalables complémentaires pour que l’introspection soit favorable à notre épanouissement et à une société plus respectueuse :

  • Reprendre le pouvoir sur notre temps, le bien le plus précieux que nous avons et qu’on nous dérobe par le travail, la consommation, les distractions, les obligations. Et en cela accepter que ça ne soit pas linéaire ni simple, facile, ou rapide. A l’heure où tout doit aller toujours plus vite, l’introspection nous amène à redéfinir notre rapport au temps, à cultiver une forme de tolérance à la patience.

  • Prendre le chemin de la déconstruction. De nos connaissances, de nos biais, de nos conditionnements. Observer la manière dont on pense, et pourquoi. Accepter de s’être trompée, d’être faillible, de changer d’avis, de poser un autre regard. L’introspection comme un cheminement pour porter un regard lucide sur nous-même, mais aussi sur nos biais cognitifs et nos croyances, pour ne plus se laisser manipuler par notre environnement, ni par la manière dont on pense. Un véritable voyage, passionnant et émancipateur.


L’introspection, au-delà de sa définition


Que dit le dictionnaire sur l’introspection ? “Observation méthodique, par le sujet lui-même, de ses états de conscience et de sa vie intérieure. Analyse du sujet par lui-même, action d’observation et de regard attentif sur soi. Une forme d'attention portée à ses propres sensations, états ou pensées.” L’origine latine est “introspicere” qui signifie regarder à l'intérieur.


Dans un travail introspectif, on est loin de la personne qui regarde amoureusement sa propre image.


Malgré ce qu’on essaie de nous faire croire pour discréditer tout travail sur soi (et nous renvoyer à l’usine et au supermarché), ce n’est pas un acte égoïste, ni une preuve de folie ou de faiblesse. Bien au contraire : l’introspection fait peur car elle apporte des changements et des passages à l’action qui pourraient perturber l’ordre établi et les conditionnements sociétaux, culturels ou familiaux. On nous préfère dociles, loyales, fidèles, silencieuses.


Un cheminement intimidant et pourtant émancipateur


La connaissance de soi est une forme de menace pour notre société capitaliste patriarcale. Car elle libère, elle émancipe. Car elle fait réfléchir. Elle donne envie de changer les choses parce qu’elle peut ouvrir les yeux sur les violences et oppressions que la société cherche à invisibiliser, à normaliser.


C’est pour toutes ces raisons que le cheminement personnel est un parcours long et parfois laborieux, irrégulier. Chercher une forme d’épanouissement immédiat serait source de frustration ou de renoncement. Au contraire, observer avec curiosité, patience et autodérision le processus apportera du plaisir, des apprentissages, et certaine forme de “sagesse”. Se fixer l’objectif de prendre du plaisir dans ce chemin d’évolution plutôt que dans celui d’atteindre un état de bonheur fantasmé ; là est une des clefs pour apprivoiser son évolution personnelle.


Parce que la vie intérieure n’est jamais claire, calme et parfaitement lisible. Parce que nos pensées et nos ressentis sont en mouvement permanent. Que le désordre et le chaos font partie du cycle de la vie.


Et puis aussi parce que s’autoriser à prendre du temps pour soi n’est pas chose innée ; pour les femmes parce qu’elles sont conditionnées à prendre soin de leurs proches dans une dimension sacrificielle qui leur serait naturelle. Pour les hommes parce qu’ils sont conditionnés à cacher leurs émotions ou à les nier.


Parce que regarder la vérité en face ne se fait pas sans douleurs, sans peurs, sans flous.


Parce qu’on manque parfois d'objectivité, de temps, de disponibilité émotionnelle et intellectuelle.


L'introspection peut faire peur, car il n’est pas évident de poser un regard honnête et lucide sur soi-même, sur ses émotions, ses impulsions, ses croyances, ses biais et schémas répétitifs. Ça peut même être vertigineux et paralysant. Une sorte de peur de la page blanche qui se mêle à l’appréhension de mettre en lumière un secret qu’on chercherait à réprimer. Faire un examen de conscience demande du courage ; celui de se confronter à ses parts d’ombres, à ces actes ou pensées dont nous ne sommes pas fières, à nos modes de fonctionnements qui peuvent être dysfonctionnels, toxiques pour nous-même et nos proches.


On ne va pas se mentir, ce n’est pas facile.


Alors, pourquoi initier un tel travail intime ?


Le plus souvent, on s’y confronte lorsqu’on traverse une phase difficile de notre vie. Séparation, chômage, burn-out ou dépression, maladie, deuil, stress post-traumatique… Si c’était moins tabou et mal vu, le processus introspectif pourrait faire intégralement partie de nos vies, ce qui nous éviterait bien des maux j’en suis convaincue (mais viendrait fortement bousculer le statu-quo).


L’introspection apporte des bienfaits : mieux se connaître et s’accepter, comprendre ses émotions, les évacuer et être à l’écoute de ses besoins, s'affirmer, identifier ses schémas répétitifs, gagner en confiance, en motivation, en amour de soi. Voir les choses différemment, mieux gérer ses réactions, ses peurs et son niveau de stress, gagner en tolérance, en douceur, en auto-compassion.


L’introspection est une acte puissant pour ralentir, se réapproprier son temps. Elle aide à vivre et faire des choix en conscience, à développer et nourrir des relations saines et épanouissantes.


Dans une époque comme celle que nous traversons, faites de crises, de violences, teintée d’un avenir anxiogène, revenir à soi est aussi une occasion de se questionner sur le sens qu’on aspire à donner à notre existence. Qui je suis et quel rôle je veux avoir pour le collectif ?


Oui, mais… Comment ?


L'introspection mêlée à la déconstruction pourrait se résumer ainsi : l'art de jongler entre regarder à l'intérieur de soi et se décentrer pour regarder le monde depuis un autre endroit. Se décentrer est un travail essentiel à la déconstruction quand on fait partie des populations les plus privilégiées.


D'ailleurs ce tweet que je traduirais ainsi : "C’est un privilège de s’informer sur le racisme plutôt que de le vivre durant toute sa vie." résume la pensée que je vous partage.


Remplacer « racisme » par antisémitisme, misogynie, transphobie, précarité, handicap... Et ça marche aussi très bien.






Quelques outils accessibles pour se lancer :

  • Dans l'introspection : l'écriture (le journaling), la marche, la thérapie, la méditation..

  • Dans la déconstruction : s'instruire grâce à des livres, médias et comptes militants sur les réseaux sociaux progressistes, féministes, antiracistes. (en fin d'article, je te propose quelques ressources)

Bref, je vous invite à tester différentes techniques, voire à en associer plusieurs. Et n’hésitez jamais à demander de l’aide à une professionnelle : ne restez pas seule avec vos traumas et schémas dysfonctionnels.


Voici quelques suggestions de questions pour un moment d'écriture introspective :

  • Qu’as-tu appris, découvert, sur toi, la vie ces derniers temps ?

  • Comment dirais-tu que tu as évolué ces 5/10 dernières années ?

  • Quels sont les choix dont tu es la plus fière / Qui t’ont rendue la plus heureuse ?

  • Quelle est la chose la plus stupide que tu as fait dans ta vie ?

  • Quelle est la chose la plus dure que tu as fait dans ta vie ?

Et d'autres pour démarrer ta déconstruction :

  • Quelles sont les valeurs les plus importantes à tes yeux ? Tu peux t'inspirer d'une liste des valeurs que tu trouveras facilement sur Internet.

  • Qu'est-ce qui te met en colère ?

  • A quelle société aspires-tu ? Pour toi, tes proches, les personnes précaires, les personnes opprimées ou invisibilisées du fait de leur genre, de leur orientation sexuelle, de leur handicap, de leur origine ou religion, de leur catégorie socio-professionnelle ?

Et toi, tu en es où avec l'introspection ? Quelle est ta méthode préférée ? As-tu un rituel ?


*Je féminise pour simplifier la lecture. Et aussi parce que je ne crois pas à la neutralité du masculin, et je refuse d'obéir à la règle qu'on nous apprend en même temps qu'à lire et à écrire "le masculin l'emporte sur le féminin".

**Dans le sens du collectif comme une somme d’individualités.


Pour aller + loin


Je te partage quelques ressources qui m'ont aidées (et m'aident toujours) à déconstruire (on n'en a jamais fini et c'est ça qui est fascinant et passionnant.)


Podcasts : La Poudre, Les couilles sur la tables, Méta de choc, La Question Noire

Les travaux de : Léane Alestra Mécréantes, Sabine Erin Gin Olympe Rêve, Rose Lamy Préparez-vous pour la bagarre, Estelle Sans blanc de rien.




Je te partage également ce post qui propose une critique de la déconstruction, ses limites (notamment en terme de mobilisation réelle et concrète) et ses risques (d'isolation, de moralisme).


Cette réflexion est intéressante pour garder toujours en tête que le changement intervient quand il y a engagement collectif, et que se brouiller avec tous ses proches ne rendra pas le monde plus juste (pour résumer).