Le développement personnel se fout-il de nous ?

Il y a quelques semaines je partageais mon témoignage* d’une expérience qui m’avait coûté cher, tant pour mon portefeuille que pour ma santé mentale. Je vous propose aujourd’hui de lister les différents points sur lesquels le développement personnel (DP) pose problème à mon sens.


Après être revenue sur sa définition, je vous propose de pose un regard critique sur différents aspects problématiques : le néolibéralisme qui s’est incrusté et ce qui en découle (le culte de la performance, l’individualisme, le volontarisme, la culpabilisation), la pensée positive et ses limites, la simplification des messages qui efface la complexité et la diversité des expériences ainsi que la notion de privilège.


Avant toute chose, je précise qu’il s’agit ici de généraliser. Le DP trouve ses origines dans un grand nombre de courants de pensées, de pratiques, plus ou moins proches de la spiritualité dite “new age”. Le DP n’est pas une mauvaise idée en soi, on peut même le considérer utile ; c’est la manière dont il est instrumentalisé, à des fins pécuniaires, par des personnes peu scrupuleuses qui ne savent pas vraiment de quoi elles parlent (même si elles ne sont pas toutes mal intentionnées. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit !), qui peut-être nocif et dangereux.


Mais revenons d’abord à la définition du DP.


Comment définir le développement personnel ?


Voici (un extrait de) la définition du développement personnel que propose Wikipédia : « le développement personnel est un ensemble hétéroclite de pratiques, appartenant à divers courants de pensées, qui ont pour objectif l'amélioration de la connaissance de soi, la valorisation des talents et potentiels, l'amélioration de la qualité de vie, la réalisation de ses aspirations et de ses rêves. Les bases de la psychologie du développement personnel sont d'abandonner toutes les idées négatives et de les reformuler en pensées positives. »


Il n’y a rien de mal à vouloir mieux se connaître, valoriser ses atouts, aimer davantage sa vie, réaliser ses rêves. Bien au contraire.


Mais le développement personnel a tendance à nous inciter à gérer notre vie comme on gère une entreprise (on “investit sur soi”), et à nous laisser croire qu’il y aurait qu’une seule recette pour atteindre le bonheur (remplacer ses pensées négatives par des affirmations positives), qu’on pourrait plaquer sur tout le monde, sur la simple base d’une volonté personnelle.


Vous avez dit simpliste ?


Un message d’apparence simple… Ou vide de sens ?


Si on observe quelques “stars” du domaine, on se rend vite compte que le même message est repris à toutes les sauces, faisant fi, d’abord, de la complexité de la psychologie humaine, mais aussi de la complexité des réalités des unes et des autres.


Un message simple, séduisant et rassurant, notamment quand on est dans une situation de vulnérabilité ou de détresse, à la recherche de solutions pour améliorer son quotidien.


Beaucoup de ces personnes vont nous donner des conseils pour gérer nos angoisses, notre stress, nos croyances limitantes, voire nos traumas grâce à des recettes magiques, à la pensée positive et à l’amour universel. Aux oubliettes les éventuels troubles psychologiques qui peuvent occasionner des difficultés plus ou moins graves et qui touchent tous les aspects de la vie : social, professionnel et financier.


Ce que nous dit le discours dominant du DP, derrière son apparente simplicité, c’est que nous sommes responsables de notre bonheur. Et malgré son apparent bon sens qui nous redonnerait tout notre pouvoir (youpi), se cache une forme de violence invisible, sous-entendue et pourtant bien là : si tu n’es pas heureux c’est de ta faute.


Tu es responsable de ton bonheur (et de ton malheur)


En ramenant chacun.e à sa propre responsabilité quant à sa capacité à être heureuse / riche / successful ou non, le DP omet une donnée indispensable : nous ne sommes pas toutes égales. (Il oublie aussi que nous n’avons pas toutes les mêmes aspirations. Etre riche est un des “happy object” qu’on nous vend comme un moyen d’atteindre le bonheur mais ce n’est pas la finalité de toutes et tous)**.


Ce que le DP dit en substance, en affirmant que “quand on veut, on peut” c’est : adapte-toi à la société, ou crève. Ferait-il le jeu des discours méritocratiques*** ?


De ce fait, le DP fait tout bonnement abstraction de la société oppressive et violente dans laquelle nous vivons, en mettant de côté les inégalités subies par un large spectre de la population : les femmes, les personnes racisées, les juive.f.s et les musulman.e.s, les LGBTQ+, les personnes handicapées, grosses. Et ces mêmes discours peuvent être culpabilisant voire violents pour les personnes ayant des problèmes de santé mentale. Car le DP fait aussi abstraction du contexte social, des traumas et de la santé mentale des personnes en portant un discours où chacune et chacun serait responsable de sa capacité (ou non) à être heureux.se.



Il nous faudrait nous adapter à cette société, travailler notre capacité de résilience, se retrousser les manches, se sentir à 100% responsable de ce qui nous arrive pour s’épanouir et réussir. Et si on n’y arrive pas ? C’est qu’on ne le voulait pas vraiment, qu’on est trop faible, ou trop feignant.. Vous la voyez aussi, la violence ?


Derrière le dicton “ce qui ne tue pas rend plus fort”, il y a une injonction à la résilience. Nos expériences négatives voire traumatisantes seraient l’opportunité de grandir et développer une forme de résistance à la souffrance. Mais ce qui ne nous tue pas, nous blesse aussi.


Le DP nourrit les violences systémiques, plutôt que de les combattre pour le droit à une vie douce pour toutes et tous. En jouant le jeu de l’individualisme, il nous détourne ainsi du collectif. Tout en appuyant sur les oppressions déjà existantes.


Et à qui cela profite à votre avis ?


Le DP complice du néolibéralisme


Le DP est un marché qui explose ; aujourd’hui, il dépasse même le luxe en termes de chiffre d’affaires****. Le bonheur est un sujet qui fait vendre.


A une époque où les crises financières, économiques, sociales, écologiques, sanitaires s’enchaînent depuis plusieurs décennies, où la souffrance au travail, les burn-out, les dépressions touchent de plus en plus de monde, la quête de sens, le retour à soi n’a jamais autant suscité l’intérêt. Et la simplicité apparente des messages du DP participe à ce succès.


Il s’incruste même dans les sphères professionnelles. Le personnel soignant des hôpitaux se voit offrir des séances de méditation ou de yoga plutôt que des conditions dignes de travail. Les entreprises proposent des conférences ou des ateliers à leurs salarié.e.s pour aiguiser leur “mindset”et être toujours plus productifs plutôt que de repenser l’organisation du travail.*****


D’ailleurs, beaucoup n’hésitent pas à utiliser et manipuler les souffrances des autres pour vendre toujours plus. A user de stratagèmes qu’on retrouve dans les relations d’emprise pour faire acheter des solutions miracles, rejoindre un cercle privilégié pour développer son réseau professionnel, parfois à 3 ou 4 chiffres, à des personnes avec qui iels n’échangeront jamais en direct****** (et pour qui ce n’est peut-être toujours simplement pas adapté).


Le DP n’a (hélas) pas vocation à rendre la vie plus juste, ni plus douce


De façon pernicieuse, le DP hiérarchise les émotions, certaines seraient positives et d’autres négatives, toxiques, comme le fait de fréquenter certaines personnes*******. L’adage “le positif attire le positif” à des répercussions sur notre estime de nous-même et notre confiance (en nous et en notre avenir), sur nos relations aux autres.


Il participe à développer un sentiment de “honte”, à silencier et à isoler les personnes à qui la société dit “vous n’avez pas fait assez”.


Le DP contribue ainsi à creuser les injustices, plutôt qu’à favoriser une justice sociale. Alors que, selon les auteurices d’Happycratie********, le droit à la justice, à la solidarité et au savoir est une voix vers la possibilité du bonheur individuel.


A notre échelle, en tant qu’individu.e.s, je pense qu’il est important qu’on prenne conscience de tout cela.


Pour choisir l’aide appropriée à nos besoins, pour ne pas adopter des croyances qui nous desservent ou nous font perdre de l’argent. Pour identifier les personnes dont les accompagnements sont basés sur de réelles connaissances, et vendus de manière éthique. En aiguisant notre esprit critique (faites-le en lisant cet article et tous mes contenus aussi).


Parce que le but de tout ça n’est pas d’être encore plus en colère contre soi, ou de culpabiliser de ne pas performer comme la société le voudrait.


Trouver sa place et revendiquer le droit à une vie douce (pour soi et pour les autres) me semble être une voie intéressante à explorer, tant individuellement que collectivement.


A méditer en récitant ses affirmations positives.


 

Liens & ressources


Illustration : Natalya Lobonova


* Pour (re)lire mon témoignage


** « Happy objects » Jade Almeida, docteure en sociologie, en parle dans cette vidéo passionnante : « Les limites du développement personnel ».


*** Méritocratie :


« Un modèle méritocratique est un principe ou un idéal d'organisation sociale qui tend à promouvoir les individus (...) en fonction de leur mérite (aptitude, travail, efforts, compétences, intelligence, vertu) et non d'une origine sociale (système de classe), de la richesse (reproduction sociale) ou des relations individuelles (système de « copinage »).

(...) Pierre Bourdieu et de nombreux sociologues critiquent fortement le concept de méritocratie, en introduisant les notions de capital économique, capital social, capital culturel sous les trois formes bourdieusiennes et capital symbolique dont sont inégalement dotés les individus, les familles et les réseaux. Pour Bourdieu, le « méritocratisme » est un principe de légitimation, associé à la croyance aux dons qui participe à la reproduction des positions sociales des familles les mieux dotées. En expliquant et en justifiant l’organisation de la société bourgeoise, la méritocratie lui assure une relative stabilité. » Source Wikipédia


**** Entendu dans un épisode de Méta de choc. Autre source ici


***** « Contre le développement personnel », de Thierry Jobard (Rue de l’échiquier)


****** Vous trouverez des ressources sur les dérives spirituelles notamment sur le site d’Iris, « Dérives Spirituelles ».

La série "Coaching, l’eldorado de la manipulation mentale" du podcast Méta de choc en parle aussi.


******** « Happycratie, comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies » de Edgar Cabanas et Eva Illouz.





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