Lila et la déconstruction de ses croyances spirituelles

Lila* est une trentenaire en pleine déconstruction de ses croyances spirituelles New Age. Bien qu’elle ait commencé à vivre des expériences assez tard, vers 27 ans, elle a toujours été sensible aux énergies et à ce qu’on appelle “l’invisible”. C’est à un moment de sa vie où elle traversait une période difficile qu’elle est “tombée dedans”, séduite par l’apparente simplicité (et bienveillance) des discours qu’on entend beaucoup dans ce milieu. Grâce à sa curiosité, qui l’a aidée à poser un regard rationnel sur les pratiques et la pensée New Age, elle s’en détachera progressivement pour se tourner vers des soins adaptés et scientifiquement prouvés.


Avant de découvrir son histoire, revenons sur la définition de la spiritualité New Age, un terme qui commence à être utilisé en France, notamment quand on parle de ses dérives. Il s'agit d’un courant de pensées et de pratiques occidental né récemment, au début du 20e siècle, qui considère que nous avons touTEs un potentiel divin qui nous appartient de cultiver par la spiritualité, la connexion à la nature et aux énergies. Aujourd’hui, ce courant est tellement mainstream qu’on a intégré son discours dominant : personne n’est choqué d’entendre que chacunE crée sa réalité. Pourtant, la pensée positive tire ces affirmations de la loi d’attraction : l’individu étant seul responsable de ses pensées et de son chemin de vie. Ce courant s’est énormément développé dans les années 70 et de là ont découlé des pratiques pseudo-scientifiques comme la PNL, la méditation de pleine conscience, pour ne citer qu’elles. 


Lila est tombée dans la marmite de la spiritualité New Age par le biais de sa mère. “J'ai toujours vu ma mère se faire tirer les cartes pour "savoir". Personnellement, je me suis toujours demandée à quoi ça sert. Je ne comprenais pas l'utilité de la démarche, mais j'avais compris que c'était quelque chose qui la rassurait, en quelque sorte. Par contre je ne comprenais pas pourquoi ça la rassurait”. J’entendais aussi parler du pendule, je trouvais ça mystique et joli, cette force qui fait tourner dans un sens ou dans l'autre ce bel objet, qui peut soit-disant trouver de l'eau. Une de mes meilleures amies me disait parler aux fées. Je me disais ok, pourquoi pas.”


C'est à 27 ans qu'elle a commencé à vivre des expériences


Si Lila a toujours été sensible aux énergies et à ce qu’on nomme l’invisible, c’est tardivement, vers l'âge de 27 ans, qu’elle a elle aussi commencé à vivre des expériences ; des ressentis très forts, des visions, des rêves, des odeurs... “À un moment où j’étais pas bien, je sentais des odeurs de matières fécales très fortes que j’étais la seule à sentir autour de moi. J’en parle à ma mère qui en parle à son tour à un couple de médiums dont elle vantait le travail avec des étoiles dans les yeux. Ils se sont connectés à moi et ils lui ont dit que c’était un ancêtre de ma famille maternelle, dont la sépulture avait été déplacée, qui me rendait visite. Ma mère me parle de tonton Marcel*, le frère de mon grand-père, dont le corps avait été déplacé depuis un cimetière à Grenoble pour être enterré dans celui de son village. Elle me dit qu’il passe par moi car je suis claire olfactive** : il faut que j’allume de l’encens et des bougies et que je lui dise de partir. J’ai voulu rencontrer ces médiums pour en savoir plus ; j’ai passé un bon moment avec ces personnes très gentilles. Même si c’était un peu bizarre quand ils ont sorti des baguettes pour ‘capter le champ vibratoire’. Moi, je leur faisais confiance parce que ma mère en parle de manière très censée. Ils m’ont parlé de mes vies antérieures et m’apprennent que j’étais une “sans culotte” à l’époque de la révolution et que j’ai été pendue pour ça. Ça résonne car je ne supporte pas les cols roulés, et que je suis née avec le cordon ombilical autour du cou. Dans une autre vie, je m’étais consacrée à la religion mais avait été déçue, ce qui expliquait mes blocages avec la religion et les finances. Sur le moment, ça m’a beaucoup intéressé, j’ai été scotchée. Mais même encore aujourd’hui je me dis que concrètement, ça ne m’a rien apporté, ça n’a rien changé à ma vie que je sache tout ça. J’ai dépensé 90€ pour quelque chose qui ne m’a rien apporté.”



Ensuite il y a eu la découverte des chakras, du yoga, de la méditation, tout ce qu’on trouve dans le New Age. Elle passe une soirée avec son amie qui parle aux fées et qui lui tire les cartes. C’est une soirée un peu mystique car le tirage fait apparaître beaucoup de parallèles avec ce qu’elle vivait à ce moment-là. Elle achète son propre jeu de tarot pour se tirer elle-même les cartes. Elle achète aussi beaucoup d’oracles.


Des contradictions et beaucoup d'insécurités


Un jour, sa mère lui dit qu’un “spécialiste” lui affirme que sa mission de vie est la médiumnité. Mais en discutant avec elle, Lila est dubitative, elle perçoit beaucoup de contradictions dans le discours de sa mère, ce qui suscite son inquiétude. “Elle qui pensait qu'elle y trouverait une sérénité car elle avait enfin compris qui elle était et qu’elle était sa mission de vie, moi je voyais beaucoup d'insécurités. Elle mettait en place des rituels protecteurs, parlait toujours de cette idée de protection qui allait à l'inverse de ce soi-disant amour universel, cette soi-disant paix qu'on trouve dans ces pratiques, une fois ‘éveillée’. Là, il fallait qu’elle se protège car c'était dangereux de manipuler l'énergie et les mondes mystiques.” 


Sa mère est alors en souffrance car ses capacités de médium sont bloquées ; ce même spécialiste lui dit qu’il faut qu’elle déclare son activité pour débloquer la situation, hors, cela ne suffit pas. On lui dit qu’il y a des entités et des malédictions dont il faut qu’elle se débarrasse ; alors elle continue les rituels de purification, se lance dans le chamanisme. Si être témoin des souffrances et errances de sa mère l’ont grandement aidé à ne pas aller plus loin, elle est inquiète de son mal-être et se sent impuissante.


“J’ai moi-même vécu des choses que je n’explique pas, mais je reste malgré tout distante et dubitative.”


Lila continuait à se poser beaucoup de questions : pourquoi était-elle claire olfactive ? Pourquoi un sens et pas les autres ? Elle a continué ses recherches et même si elle doutait toujours, elle tombait sur des dizaines de témoignages et d'articles qui affirmaient des vérités, sans fondement, mais c'était tellement bien tourné qu’elle y croyait un peu quand même. Même si son esprit cartésien avait beaucoup de mal à comprendre comment un soin énergétique pouvait soigner le psychique, et que personne n’avait jamais été capable de lui expliquer. 


Et puis il y avait tout l’enrobage qui participait à son adhésion… Au début. 



Ces phrases toutes faites qu’on entend, elles sont d’abord faciles à comprendre, elles n’éveillent pas le doute parce qu’elles paraissent tellement bienveillantes que tu ne les remets pas en question. Tant que tu n’en prends pas conscience, tu ne vois pas le problème, tu crois que ça te fait du bien, mais aujourd’hui, je sais que je ressentais un malaise dans le fond, je me disais ‘ce n’est pas aussi simple’.


Mais je suis quand même tombée là-dedans parce que c’est à la fois simple et partout. Quand j’entendais “nos pensées créent notre réalité”, je me disais que ça pouvait être vrai. 


Un jour, une amie venait de décrocher un contrat d’illustration et elle me disait que c’était l’Univers qui l’avait entendu, que c’était dans son karma. J’ai trouvé que cette manière de voir les choses lui retirait la fierté personnelle d’avoir obtenu ce contrat, mais je n’ai pas osé lui dire car à ce moment-là elle était à fond dans le New Age.”


On lui invente des problèmes qui n’existent pas


Et puis peu à peu la prise de conscience. On lui dit que son chakra est bloqué mais elle, elle ne le sent même pas, elle a le sentiment qu’on lui invente des problèmes qui n’existent pas. Les difficultés qu’elle rencontre alors dans sa vie sont liées à sa santé mentale, à son inconscient, mais certainement pas à un blocage énergétique ou à son corps éthérique**. Plus elle croise la route de guérisseurs et thérapeutes, plus leur discours lui semble absurde.


Alors, elle s’est tournée vers la psychothérapie. En tant que patiente d’abord puis, aujourd’hui, en tant qu’étudiante. Elle fait aussi la découverte de la zététique (la science du scepticisme). Ça a été un gros choc personnel. Il fallait alors trouver un équilibre entre esprit critique et croyances.


“Je suis encore au début de mon cheminement pour sortir de tout ça ; c’est une vraie déconstruction parce qu’en réalité, je me sentais comme engluée. Ce n'est pas simple, c’est un combat interne, on réalise qu’on s’est trompée, que nos faiblesses ont été manipulées et qu’on a participé, à notre échelle. On joue sur notre besoin viscéral d’avoir des réponses à nos questions, de tout comprendre. Ce qui est assez ironique puisque il n’y a rien de rationnel dans ces réponses qu’on nous propose.”


Mais à partir de là, elle ne voulait plus croire aveuglément. Elle se méfie désormais du langage et des intentions soi-disant bienveillantes auxquelles on essaie de nous faire adhérer. 



“Je me méfie du langage, du vocabulaire fourbe utilisé dans ce business qui se développe pour créer des souffrances là où il n’y en a pas. Toutes ces croyances sont supposées apporter du bien-être, mais donnent en réalité l’illusion qu’on a des pouvoirs, c’est comme une forme de fuite de la réalité et des difficultés de la vie. Cette fuite prend la forme d’un idéal où il n’y aurait pas de problème, car nous sommes touTEs des êtres lumineux qui pouvons nous sauver nous-même. Cela nous déresponsabilise et nous expose à des propos violents : quand tu t'entends dire que c’est toi qui crée ta réalité à un moment de ta vie où tu vas mal, c’est hyper violent. Quand on te dit que c’est ton âme qui a choisi que tu vives ça parce que tu as des choses à comprendre, c’est violent et dangereux.”


Le podcast “Méta de Choc” va lui être d’une grande aide dans ce cheminement. Ainsi que des rencontres et échanges avec des personnes qui traversent les mêmes prises de conscience. 


La déconstruction est difficile, c'est un nouvel équilibre à trouver


C’est dur de se déconstruire parce que tu as l’impression que tu ne peux plus croire en rien, alors que tu as envie d’y croire encore. C’est en tout cas mon combat intérieur. Je ne crois pas qu’il faut s’empêcher d’avoir des croyances, mais en conscience. C’est un équilibre à trouver. Mais c’est dur, car ça nous oblige à regarder nos propres faiblesses face aux manipulations qu’on a pu subir.”


C’est là où les actions de prévention de ces dérives jouent aussi un rôle important. Le sujet est de plus en plus abordé depuis les scandales récents. Se sentir moins seulE, ne pas culpabiliser ou se dévaloriser parce qu’on se serait faitE avoir est essentiel pour vivre au mieux cette transition.


Tout le monde peut être concernéE un jour


Il y a des personnes très intelligentes qui tombent dans ce type de pratique. Et ça n’a rien à voir avec leur intelligence ou la logique. A un moment donné il y a quelque chose de difficile à régler dans le concret qui fait qu’on dérive vers ce type de pratiques. Parce que c’est plus facile de croire à ces choses-là. Parce que c’est tellement bien enrobé et joli, les couleurs, les habits blancs, les belles phrases. Pour une personne en manque de repères, d’estime de soi, ça peut sembler fluide, magique et fascinant parce qu’on va te regarder avec pseudo amour, écoute, lumière, bienveillance. Et puis ensuite on a envie d’apprendre et de transmettre, et c’est l’engrenage. Et il peut aussi arriver, si une personne à des problèmes de santé grave, qu’elle se détourne de la médecine pour aller vers ces solutions alternatives, ce qui peut être très dangereux.” 


Merci à Lila pour son témoignage et sa confiance. 


Vous reconnaissez-vous, ou l'unE de votre proche, dans ses mots ?


* Les prénoms ont été changés pour assurer l’anonymat du témoignage.

** Corps éthérique : en ésotérisme, c’est l’un des corps subtils de l’être humainE.


 

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